Vainqueur de la démocrate Kamala Harris en novembre 2024, le président américain Donald Trump a prêté serment le 20 janvier 2025. Un an après son retour à Washington, son bilan agricole et agroalimentaire reste sujet à caution. Décryptage.

« Pas très glorieux et très contrasté ». Telle est l’analyse de Thierry Pouch, responsable du service économique et prospective de Chambres d’agriculture France (CdAF). Selon les chiffres du Trésor français, le solde commercial cumulé États-Unis (biens + services) affichait un déficit d’environ −765 milliards de dollars (Md$) entre janvier et septembre 2025, contre −653 Md$ sur la même période de 2024. Le déficit global devrait dépasser les 1 000 Md$, dont environ 45 Md$ pour le secteur agricole et agroalimentaire. Celui n’a cessé de se creuser au fil des ans : – 17 Md$ en 2020 ; – 32 Md$ en 2022 et – 45 Md$ l’an dernier. En 2020, les États-Unis ont importé 143 Md$ de produits agricoles bruts et transformés, 206 en 2022 et 219 Md$ en 2025. Dans le même temps les exportations ont crû de 139,7 Md$ (2020) ) 174 Md$ (2024) et 175,6 Md$ (2025). « La politique des taxes et des droits de douane à l’importation n’ont pas permis d’enrayer le déficit », explique Thierry Pouch.

Importations plus chères
« La dépréciation du dollar qui a perdu environ 12 à 13 % vis-à-vis de l’euro aurait pu propulser les exportations. Il n’en a rien été. Finalement les importations ont augmenté en volume et ont mécaniquement coûté plus cher à l’économie américaine », analyse-t-il. Si les fruits et légumes, en provenance notamment du Mexique, représentent le premier poste d’importation agroalimentaire en valeur, les grains s’affichent comme l’un des points faibles de la politique agricole états-unienne. Washington qui parvenait à vendre 48 Md$ de blé en 2022 doit se contenter de 40 Md$ en 2025. Le maïs américain peine à trouver preneur sur les marchés mondiaux baissant de 19,4 Md$ (2022) à 16,9 Md$ (20225). Surtout le soja américain semble être boudé par les acheteurs traditionnels puisqu’il perd 11 Md$ en trois ans : 33 Md$ (2022) contre 22 Md$ (2025).
Main-d’œuvre étrangère
Si les États-Unis peinent tant à exporter leur production, c’est notamment en raison des tensions avec la Chine. Le conflit commercial entre les États-Unis et la Chine a commencé en 2018, sous l’administration Trump, avec des surtaxes douanières successives imposées par les deux pays sur des centaines de milliards de dollars de biens. À partir de la guerre en Ukraine, Pékin s’est détourné du blé américain pour s’approvisionner auprès de la Russie et du Brésil. Brasilia est d’ailleurs devenu le premier partenaire commercial de la Chine sur les produits agricoles bruts et transformés. Puis en mars 2025, la Chine a annoncé des tarifs supplémentaires allant jusqu’à 15 % sur un large panel de produits agricoles américains, notamment le poulet, le blé, le maïs, le coton (15 %) et dans une moindre mesure (10 %) sur d’autres produits (soja, sorgho, porc, bœuf, fruits, légumes, produits laitiers). En conséquence, les exportations agricoles des États-Unis vers la Chine ont fortement diminué : de nombreux acheteurs chinois ont reporté leurs achats vers d’autres fournisseurs comme le Brésil, l’Argentine ou l’Australie pour le soja, le maïs ou la viande. En plus de la hausse des coûts (engrais, énergie, intrants… ) qui pèse sur les exploitations, de très nombreux agriculteurs employeurs de main-d’œuvre ont tiqué sur l’application plus stricte des lois sur l’immigration, provoquant une pénurie de travailleurs agricoles.
Versement d’aides exceptionnelles
Que pensent les agriculteurs américains qui ont massivement voté (78 %)* pour Donald Trump en novembre 2024 ? « Ils ont mal accepté les rétorsions chinoises et la surenchère des droits de douane qui ont tari leurs exportations, notamment de soja vers la Chine », explique Thierry Pouch. « Mais cette déception a été atténuée par le versement d’aides exceptionnelles pour compenser ces pertes de marché », ajoute-t-il citant l’exemple des 12 Md$ (« qui sont passés à 13 ») du Market Facilitation Program (MFP), lancé par le département américain de l’Agriculture (USDA). « D’ailleurs, 90 % de ces aides sont couplées à la production, ce qui est prohibé par l’Organisation mondiale du commerce mais Trump s’affranchit de ces règles », constate l’économiste des Chambres. Cette politique risque-t-elle de perdurer ? « Tout dépendra du jugement de la Cour Suprême », analyse Thierry Pouch.
Jugement de la Cour Suprême
En effet, plusieurs États démocrates ont saisi leur Cour de commerce international en contestant le fondement juridique des droits de douane décidés par Trump. Certes l’article 1-7 de la Constitution permet au Président des États-Unis permet de prendre des mesures commerciales « en cas de menace urgente sur l’économie du pays ». Mais ces États démocrates qui ont porté l’affaire à la Cour suprême estiment que même avec un déficit commercial de 1 300 Md$ il n’existe pas de menace économique et que le président Trump aurait dû consulter la Chambre des Représentants avant de prendre signer son décret sur les droits de douane. « Si la Cour suprême vient à invalider les décrets Trump sur les droits de douane, il devra rembourser 250 milliards de dollars indûment perçus », estime Thierry Pouch. L’une des solutions pour stabiliser l’économie agricole américaine pourrait être de travailler sur un nouveau Farm Bill. Le dernier qui date de 2018 aurait dû être débattu et voté en 2023. Mais en raison des divisions profondes entre partis sur les grandes lignes de la politique agricole, et par absence de majorité franche tant au Sénat qu’à la Chambre des représentants, aucun compromis solide n’a pu être trouvé. Ce qui fait que le Farm Bill est prolongé chaque année.
(*) ces scores sont supérieurs à ceux de 2016 et 2020.
Christophe Soulard
